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Philosophie - Page 4

  • Sommes-nous prêts pour la révolution technologique à venir?

    2030, l’Horizon 

    Par Thierry Berthier. Contrepoints.org

    Les futurs probables selon le National Intelligence Council

    Il y a tout juste deux ans paraissait Global Trends 2030 : Alternative Worlds, un rapport très attendu de 160 pages rédigé et publié par le National Intelligence Council. Formé en 1979, le National Intelligence Council est une agence de renseignement qui produit des analyses stratégiques à moyen et long terme destinées à la communauté du renseignement américain. Les prévisions, avis et préconisations émis par le NIC sont à la fois attendus et entendus par le Pentagone et par la Maison Blanche. Les études publiées cherchent à dégager les grandes tendances à quinze ans et les évolutions technologiques à fort impact, ce qui constitue par définition un exercice difficile et nécessaire. Le but du rapport n’est pas tant de prédire l’avenir mais de fournir un cadre de réflexion sur les futurs possibles et leurs conséquences sur les équilibres humains. S’il fallait résumer l’idée dominante de ce rapport en une phrase, on pourrait dire que le monde de 2030 sera radicalement différent de celui dans lequel nous évoluons aujourd’hui. Parmi les hypothèses à forte probabilité du rapport paru en décembre 2012 figurent notamment :

    – La fin de la domination mondiale américaine.

    – La montée en puissance des individus ou groupes d’individus contre les États.

    – L’émergence d’une classe moyenne mondiale qui n’hésite pas à contester les gouvernements.

    – Des pénuries chroniques en eau, en nourriture et en énergie ; les effets toujours plus violents du changement climatique.

    La tendance la plus radicale selon le rapport Global Trends 2030 concerne la modification et l’augmentation des capacités humaines par la technologie et l’évolution transhumaniste disruptive qui viendra bouleverser les grilles d’analyse usuelles. Rappelons encore une fois que ces prévisions ne sont pas le fruit d’un collectif d’auteurs de science-fiction ou de scientifiques iconoclastes se laissant aller à des divagations jubilatoires mais qu’elles proviennent d’une structure académique d’analyse et de renseignement sérieuse et respectée…

    Ce que nous dit le rapport Global Trends 2030 sur la technologie

    Comme on peut s’y attendre, le rapport insiste sur le déferlement hautement probable des implants, prothèses et exosquelettes motorisés qui se généraliseront à toutes les sphères d’activités humaines en devenant des extensions « banales » et pertinentes de notre corps. En très peu de temps, les capacités humaines pourraient évoluer de manière spectaculaire et modifier les équilibres actuels.

    Les prothèses pourraient devenir plus performantes que les membres et organes biologiques « d’origine ». Des pans entiers du handicap pourraient trouver des réponses fonctionnelles efficaces et acceptables. Les armées s’appuieront sur des exosquelettes pour équiper le combattant et augmenter ses capacités opérationnelles (déplacement en zone de combat, port de charges lourdes, vision diurne et nocturne, aide au tir,…). La mise au point de psychostimulants de nouvelle génération permettra au soldat de rester actif plus longtemps et lui donnera une acuité renforcée. Les stimulants amélioreront ses réactions et ses réflexes dans un contexte ultime de combat.

    Ces technologies seront d’ailleurs déclinées dans leurs versions civiles pour lutter contre le vieillissement et prolonger la vie. Les implants cérébraux font l’objet de prévisions claires et précises. Les interfaces « neuro-cloud » viendront combler les déséquilibres d’information et de calcul existant entre le cerveau humain et les systèmes cybernétiques. Ces neurotechnologies pourraient accroître de manière disruptive certaines capacités humaines et faire émerger de nouvelles fonctionnalités biologiques. L’œil et la vision humaine profiteront de ces augmentations.

    Des implants rétiniens permettront une vision nocturne et donneront accès aux spectres de lumières inaccessibles chez l’homme de 2014. Les progrès réalisés sur la chimie des neurostimulants augmenteront nos capacités de mémorisation, d’attention, de vitesse de réaction et de réalisation.

    Les systèmes de réalité augmentée devraient améliorer notre compréhension des phénomènes complexes réels. La simulation numérique généralisée ouvrira de nouvelles fenêtres sur le monde. Les progrès de l’intelligence artificielle seront immédiatement intégrés aux développements de la robotique. Les avatars et robots fourniront des données inédites liées au toucher, à l’odorat. Ils bénéficieront d’une plus grande autonomie et d’une IA embarquée conséquente.

    Le rapport nous alerte également sur les risques associés au progrès disruptif et au changement de paradigme qu’il devrait induire. D’après le groupe d’analystes, bon nombre de ces technologies d’augmentation ne seront disponibles que pour ceux qui seront en mesure de les payer.

    Ces déséquilibres d’accès à l’amélioration pourraient être à l’origine de violentes turbulences, et de conflits si rien n’est mis en place pour réguler et encadrer les technologies impliquées.

    Le risque principal résulte d’une société clivée, à deux niveaux formée d’une part des individus ayant accès aux technologies d’augmentation et profitant pleinement des améliorations et d’autre part, des laissés pour compte technologiques, non augmentés pour lesquels l’écart des capacités se creuse à mesure que le progrès avance. Cette asymétrie n’est pas tenable et nécessitera probablement une stricte surveillance des gouvernements et une régulation méthodique des technologies d’augmentation. La convergence NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique, sciences Cognitives) devrait induire des progrès scientifiques collatéraux importants comme ceux du stockage de l’énergie avec des batteries longue durée, ceux de l’interfaçage biologique – silicium, ou encore ceux de l’électronique biocompatible flexible.

    Notons sur ce point que les premiers succès de l’électronique moléculaire viennent d’être enregistrés  en cette fin d’année 2014, confirmant ainsi certaines prévisions à court terme du rapport…

    Prévoir, Préparer, Prévenir

    On ne doit pas douter une seconde de l’utilité d’un tel rapport lorsqu’il s’agit de prévoir les changements disruptifs, de préparer les gouvernants et les décideurs aux impacts d’une technologie exponentielle et de prévenir les futures crises liées à ces changements violents.

    Les États-Unis qui produisent aujourd’hui l’essentiel de l’innovation technologique mondiale ont parfaitement compris l’intérêt stratégique d’une réflexion à toute échelle portant sur les évolutions NBIC et les risques associés. Des instituts de recherche intégrant des équipes de chercheurs en éthique contribuent régulièrement à la réflexion stratégique nationale.

    La Grande Bretagne dispose du « Future of Humanity Institute (FHI) », composante de l’Université d’Oxford, qui mène une réflexion de qualité sur la convergence NBIC et ses effets sur l’humanité.

    Le positionnement du FHI est assez proche de celui de l’Université de la Singularité (SU) créée par Google, Cisco, la Nasa, et de nombreux grands acteurs du numérique américain.

    La Chine est également très engagée dans l’innovation NBIC et en mesure pleinement son potentiel en tant qu’outil de puissance. Les transgressions génétiques ne semblent pas rencontrer d’obstacle ou de réticence particulière dans la population chinoise qui adhère massivement au progrès technologique sous toutes ses formes.

    Le temps des questions...

    ◾La France est-t-elle prête à relever les défis technologiques majeurs des quinze prochaines années?

    ◾Existe-t-il, au sein de la sphère politique nationale, une réflexion stratégique globale à quinze ans, ouverte et suivie, intégrant le facteur technologique?

    ◾Avons-nous commandé un rapport s’inscrivant dans le même esprit que celui du NIC?

    ◾Disposons-nous sur le territoire national d’un institut de recherche similaire au FHI ou à la SU

    ◾Comment allons-nous accueillir le train express des innovations technologiques et son wagon de transgressions éthiques?

    ◾Serons-nous passagers actifs de ce train du progrès ou simple spectateur immobile sur le quai, figé par des postures anachroniques et par des dogmes d’un autre siècle?

    ◾Allons-nous enfin adapter nos structures éducatives aux réalités d’une révolution technologique exponentielle qui bouleverse l’ensemble des équilibres?

    ◾En 2030, nos enfants et petits-enfants auront-ils encore la possibilité de demander des comptes à ceux qui auront été à l’origine du déclin français amorcé au début de ce siècle?

    ◾Souhaitons-nous réorienter la France vers un destin technologique afin qu’elle puisse compter dans la compétition mondiale?

    ◾En avons-nous l’envie et les moyens?

    Ces dix questions n’ont pas vocation à provoquer ou à froisser la sensibilité du lecteur. Elles appellent toutes à des réponses individuelles issues d’une introspection minimale. Elles mériteraient d’être posées sans détour par le citoyen lors des prochaines échéances électorales nationales. Le politique n’aura pas le choix, il devra se saisir de la question technologique pour l’intégrer pleinement à son programme. Orienter la nation vers son destin technologique peut constituer l’objectif principal d’un gouvernement. Cela sous-entend de l’abnégation, du courage politique, une volonté déconnectée de toute arrière-pensée de réélection, bref «de la sueur, du sang et des larmes » selon les mots de Winston Churchill en 1943. Les grands hubs technologiques sont tous nés de volontés humaines et de concordances d’efforts exercés dans la même direction, celle de l’innovation et de la rupture technologique.

    La première conférence internationale Transvision 2014 « le Transhumanisme face à la question sociale » a été organisée à Paris, Espace des Sciences Pierre-Gilles de Gennes – ESPCI les 20,21 et 22 novembre 2014. Ce colloque a rassemblé des acteurs majeurs du mouvement transhumaniste international ainsi que des contradicteurs et pourfendeurs de la pensée H+. Les contributions des transhumanistes américains ont fait preuve d’une vraie différence d’approche sur les enjeux de l’augmentation par rapport à celle des intervenants français. Les grandes figures du mouvement H+ ont affiché un optimisme appuyé et une tendance marquée à un « solutionnisme » qui occulte assez facilement les risques collatéraux. Le transhumanisme questionné sous l’angle social constituait certainement la meilleure approche pour une première conférence organisée sur le sol français. Les échanges ont été fructueux et constructifs. Il reste maintenant à poursuivre cette réflexion dans un cadre académique et selon un programme de recherche structuré.

    Liens

    Le rapport complet Global Trends 2030

    Le NIC selon Wikipédia

  • Ajourd'hui, peut-être

    La paranoïa contemporaine… la foutue chemise.

    Avec le politiquement correct, on n’a jamais fini d’en finir. On croit avoir touché le fond mais,  elle se renouvelle chaque jour davantage de plus en plus indécente de névroses diverses d'avariés personnages constipé-es de l'intelligence.

    L’antiracisme, l’anti-sexisme et, de manière générale, la lutte contre la discrimination se découvrent chaque jour un nouveau cheval de bataille et n’en finissent plus de traquer la déviance là où les gens normaux ne l’aurait pas vue.

    C’est d’ailleurs l’un des traits diagnostiques de la personnalité paranoïaque décrits par le DSM. C’est ainsi que le paranoïaque discerne des significations cachées, humiliantes ou menaçantes, dans des événements anodins tandis qu’il s’imagine des attaques contre sa personne ou sa réputation, auxquelles il va réagir par la colère ou la rétorsion.

    La paranoïa autrefois dénommée “folie raisonnante“ est à l’instar du CO2, qui est un gaz inodore et mortel, un phénomène mortifère qui prend de l’ampleur sans qu’on ne le remarque. Les paranoïaques souffrant d’une hyper-inflation du moi ont tôt fait de faire entrer autrui dans leur délire sans que ce dernier ne remarque justement l’aspect effrayant des thèses défendues.

    C’est ainsi que la folie à deux est un type de délire non schizophrénique dans lequel la vision délirante du monde du patient souffrant de paranoïa est adoptée par d’autres individus avec lesquels il est en contact et constitue une forme d’hystérie collective.

    C’est ainsi que cette hystérie collective s’en est récemment pris à des chemises. Comme je ne savais pas traduire " chemise " en grec ancien, j’ai simplement utilisé le terme chiton qui est un vêtement traditionnel de la Grèce antique, afin de trouver une racine à cette nouvelle phobie. C’est la raison pour laquelle je parle de " chitonophobie ", un néologisme adapté aux circonstances. J’en veux pour preuve les deux exemples suivants.

    Savez-vous que la chitonophobie est l’hostilité, explicite ou implicite, envers des individus dont les préférences en matière de chemises vont vers les tissus imprimés humoristiques ou décalés. — Philippe Psy

    Voici peu de temps, un groupe de scientifiques réalisait l’exploit de faire atterrir la sonde spatiale Rosetta sur une comète située à cinq-cents millions de kilomètres de la terre. On aurait pu saluer l’exploit et se demander de quelle manière la science allait bénéficier de cette incroyable odyssée.

    C’était sans compter les khmers de surveillance qui n’ont eu d’yeux non pour cet exploit mais pour la chemise que portait Matt Taylor, le responsable du programme. Il faut dire que ce dernier, sans doute pour souligner sa bonne humeur et casser les codes trop austères de la science, portait pour l’occasion une chemise ornée de pin-ups, laquelle a été jugée "sexiste".

    Certains y auraient même vu une manière inconsciente de prouver que la science est généralement un milieu masculin sexiste. Plutôt que de laisser les choses se tasser, en se souvenant que les gros titres du jour servent à emballer le poisson le lendemain, notre pauvre scientifique s’est cru obligé de s’excuser pour sa chemise.

    Quel mal avait-il commis si ce n’est, en tant que mâle hétérosexuel, de porter une chemise imprimée de pin-ups? Est-ce un crime?

    Au pire, on peut juger sa chemise laide et imaginer qu’il préfère les bimboo que les thons, mais elle n’indique en rien ce que Matt Taylor pense des femmes en général. C’est une interprétation qui n’appartient qu’à celui-celle qui la fait que de dire que le port d’un tel vêtement serait sexiste.

    Plus récemment, c’est Kim Kardashian qui s’est trouvée accusée de discrimination pour avoir porté un chemisier imprimé de silhouettes de geeks, ces caricatures de scientifiques portant lunettes et nœuds papillons. On l’a donc accusée d’offenser la science parce que les personnages figurant sur le chemisier seraient des "personnes socialement maladroites en blouse blanche et lunettes épaisses, posant d’une manière peu flatteuse, tenant des ustensiles de laboratoire ou écrivant des équations sur des tableaux noirs". Des ingénieurs quoi! s’ils sont champions pour résoudre des équations différentielles, ils ont un peu plus de mal avec les rapports sociaux en général et les femmes en particulier.

     

    Ces deux exemples démontrent clairement la paranoïa de notre époque. Car lorsque les scientifiques portent des chemises rigolotes, on les accuse de sexisme, tandis que lorsqu’ils sont trop ternes et proches du stéréotype de l’ingénieur, ils en souffrent et n’aiment pas que l’on se moque d’eux. L’idéal finalement est de s’enfermer dans une minorité à laquelle on reconnaitra des droits et notamment celui de se plaindre.

    Le Larousse précise que l’humour, au sens large, est une forme d’esprit railleuse "qui s’attache à souligner le caractère comique, ridicule, absurde, ou insolite de certains aspects de la réalité".

    Quand on se moque d’une catégorie de personnes, il est fort à parier que l’on appartient soi-même à une autre catégorie que l’on moquera aussi. Nous sommes des animaux sociaux et tout individu normal sait parfaitement distinguer l’humour de la méchanceté sans que l’on n’ait besoin de ces redresseurs de tort dont le faible nombre n’est qu’amplifié par le tambour vide des réseaux sociaux relayés par une presse exsangue n’ayant plus rien d’intéressant à dire.

    Le paranoïaque est un pervers qui méconnait sa perversité. Il ne vous frappe pas, pas plus qu’il ne vous vole ou ne vous viole. De manière bien plus pernicieuse, il s’empare insidieusement de votre psychisme, de vos élaborations mentales, afin de les façonner de manière à les rendre compatibles avec sa manière rigide et pathologique de voir le monde. Son but est de vous persécuter pour vous amener malgré vous à être gouverné par ses desseins pervers. Il vous amène à vous croire responsable d’un pseudo-désastre qui n’existe que dans son cerveau malade.

    Pas de chance pour nous car l’humour et la dérision, et dans une plus large mesure la liberté de parole, sont gravement menacés. Car si le DSM omet de le préciser, les paranoïaques se distinguent par une absence totale d’humour. Et à ce titre, l’humour est le meilleur rempart contre les paranoïaques. D'ailleurs, l'humour, pour l'instant, est la seule chose qui nous distingue des robots et ordinateurs.

     Contrepoints.org

  • Dans la série: no futur.....

     

    cette vidéo a été réalisée en 2008

  • Intelligence : le pessimisme culturel d’Erwin Schrödinger

    Le célèbre physicien Erwin Schrödinger est né à Vienne le 12 août 1887. Une occasion de découvrir ses réflexions philosophiques pessimistes sur l’avenir de l’intelligence.

    Alors que nous fêtons aujourd’hui l’anniversaire de la naissance d’Erwin Schrödinger, il est bon de rappeler que le célèbre physicien pionnier de la théorie quantique fut aussi passionné de philosophie des sciences, en particulier des applications de la théorie darwinienne de l’évolution.

    Dans un essai publié en 1958 intitulé : L’esprit et la matière, il exprime une vision assez pessimiste, mais assez représentative de l’idéologie scientiste de l’époque, concernant l’évolution de l’intelligence au sein d’un monde moderne qui semble avoir mis entre parenthèses toute compétition dans l’évolution culturelle. C’est cette vision assez noire de l’effacement de l’intelligence face à la généralisation de la stupidité qui a été popularisée par le film de Mike Judge Idiocracy, dans lequel l’absence de pression de sélection favorisant les individus intelligents les fait disparaître de la surface du globe :

    “Je crois que la mécanisation et la « bêtification » croissantes de la plupart des processus de fabrication ont pour conséquence la menace sérieuse d’une dégénérescence générale de l’organe de notre intelligence. Plus les chances dans la vie d’un travailleur intelligent et celles d’un travailleur borné sont égalisées par la répression de l’habileté manuelle et par la généralisation du travail fastidieux et ennuyeux sur la chaîne de montage , plus un bon cerveau, des mains habiles et une vue perçante deviennent superflus. En effet, l’homme stupide qui, naturellement, trouve facile de se soumettre à un labeur ennuyeux, sera favorisé ; il sera vraisemblablement plus facile pour lui de prospérer, de s’établir et d’engendrer une descendance. Le résultat peut même revenir à une sélection négative des talents et des dons.

    La dureté de la vie industrielle moderne a conduit à certaines institutions conçues pour l’atténuer, comme la protection des travailleurs contre l’exploitation et le chômage, et beaucoup d’autres mesures d’assistance sociale et de sécurité. Elles sont à juste titre considérées comme avantageuses, et sont devenues indispensables. Pourtant, nous ne pouvons pas fermer les yeux sur le fait qu’en allégeant la responsabilité qu’a l’individu de s’occuper de son propre sort, et en nivelant les chances de tous les hommes, elles tendent aussi à exclure de la compétition des talents et à être ainsi un frein à l’évolution biologique.

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    Erwin Schrödinger, L’esprit et la matière, Seuil, traduction M. Bitbol, pp. 228-29.

  • T'as de beaux yeux, tu sais!?

    L’amour ? C’est dans le regard

    Selon une étude, le premier regard est déterminant dans l’évaluation d’une relation amoureuse éventuellement durable ou au contraire d’une relation sexuelle spontanée et fugitive.

    Par Jacques Henry

    “ L’amour est dans le regard ", c’est le titre (" Love Is in the Gaze ") d’un article très sérieux paru dans le dernier numéro du périodique scientifique Psychological Science. Lire dans les yeux des autres est en quelque sorte une compétence précieuse pour explorer une interaction interpersonnelle. Quand on a rendez-vous avec quelqu’un qu’on connaît à peine ou pas du tout, une situation qui m’est arrivée il y a de nombreuses années quand je m’étais inscrit dans une agence matrimoniale pour tenter de retrouver une compagne que je n’ai d’ailleurs jamais trouvée, comment évalue-t-on par un simple regard les intentions de cette personne en termes de relation durable ou de courte durée ? Les belles envolées verbales romantiques pour séduire l’autre sont un classique d’une banalité affligeante quand une femme et un homme se rencontrent pour la première fois car il est tellement facile de dissimuler ses intentions ou de prendre le contrôle de l’autre dans la conversation que le jeu est faussé d’avance. Nous disposons de plusieurs sens nous permettant de communiquer avec l’environnement humain comme dans le cas d’un rendez-vous (galant ou non) et c’est surtout le regard qui importe, le toucher et l’odorat interviendront plus tard.

    Quelques études ont montré une différence entre l’amour et le désir sexuel, et cette distinction est en tout premier lieu effectuée par le regard, parfois un " cliché " n’ayant souvent duré qu’une fraction de seconde, enregistré dans le cerveau qui va effectuer le classement entre ces deux catégories d’approches entre deux individus, classement consistant à différencier l’" amour romantique " du simple et parfois banal " désir sexuel ".

    Il faut préciser que l’étude, réalisée à l’Université de Chicago sous la direction du Docteur Stephanie Cacioppo, comprenait 20 volontaires, 13 femmes et 7 hommes, tous hétérosexuels, d’une moyenne d’age de 22 ans, 18 droitiers et 2 gauchers pour plus de précisions, qui se sont pliés à l’observation de photographies sur un écran d’ordinateur, dans des conditions expérimentales telles qu’un système électronique permettait de calculer et enregistrer la direction précise de leur regard spontanément orienté vers ces photographies. L’étude a abouti à quelques précisions intéressantes.

    Toutes les analyses statistiques du mouvement des yeux ultérieures aux tests ont permis de confirmer quel était le regard porté sur ces illustrations, codifiées selon un protocole bien précis utilisé dans les études psychologiques (voir le lien). Les images présentées aux sujets participant à l’étude représentaient des personnes inconnues de ces derniers et issues d’une banque de données de photos variées. Les regards ont été classés en trois catégories : le premier coup d’œil, durant parfois moins d’une seconde, sa durée donc, et la durée totale de tous les parcours et fixations du regard sur les images. Dans la première partie de l’étude, les stimuli consistaient en 120 images de couples hétérosexuels présentés dans diverses attitudes, à l’exclusion de toute image explicite de nu ou à caractère érotique. On demandait aux participants de déterminer aussi vite que possible, tout en regardant les images, s’ils classaient ces dernières dans la catégorie érotique ou sexuelle ou au contraire dans la catégorie de l’amour romantique. Dans la deuxième partie de l’étude, les stimuli visuels étaient constitués de 80 prises de vues de visages ou de silhouettes d’hommes ou de femmes photographiés individuellement. Les femmes devaient regarder des photos d’hommes et vice versa.

    Au cours de l’étude 1, les sujets passaient plus de temps à regarder le visage plutôt que le reste du corps quand on leur demandait s’ils ressentaient un désir sexuel plutôt qu’un amour romantique en regardant ces photos de couples ; et les zones scrutées étaient très précises, essentiellement le visage et en particulier les bouches comme dans le cas d’un couple échangeant un baiser :

    Si l’image était classée comme entrant dans la catégorie de l’amour romantique, le regard se portait presque exclusivement vers les visages, alors qu’avec la même photographie classée dans la rubrique désir sexuel par un des participants à l’étude, le regard se répartissait entre visage et reste du corps. De plus la durée de fixation du regard sur un point donné des photographies était près de trois fois plus longue pour les clichés classés " amour romantique " que pour ceux classés " désir sexuel ", comme si l’évocation d’un amour romantique requérait l’accumulation d’une plus large information et d’une interprétation plus complexe, donc plus lente, par le cerveau.

    Dans la partie 2 de l’étude, aucune différence ne put être décelée de manière significative entre les " genres " – c’est-à-dire les sexes, pour parler concrètement – et la plupart des sujets, hommes ou femmes, dispersaient leur regard autant sur le visage que sur le reste du corps sans pouvoir décider de manière significative s’ils penchaient pour un amour romantique ou un simple désir sexuel.

    Il ressort de cette étude que, contrairement à ce qu’affirmait la chanteuse de soul Betty Everett – " si vous voulez savoir s’il vous aime, c’est avec ses baisers " –, c’est plutôt le premier regard qui est déterminant dans l’évaluation d’une relation amoureuse éventuellement durable ou au contraire d’une relation sexuelle spontanée et fugitive. La science de l’amour ou du désir naissant au premier regard était inconnue jusqu’à cette étude, qui a le mérite de préciser le mécanisme visuel transmettant au cerveau les informations, qui sont d’ailleurs traitées très rapidement dans des régions distinctes du cortex, que ce soient les perceptions érotiques et sexuelles ou celles relatives à l’amour romantique. Ce résultat a été précisé par ailleurs par les mêmes auteurs de la présente étude par imagerie fonctionnelle.

    La classification visuelle " amour romantique " se concentre donc sur les visages et les lèvres alors que le même processus de classification dans le registre " désir sexuel " se disperse en partie sur le reste du corps. Il faut rappeler qu’il s’agit de réactions visuelles rapides durant souvent moins d’une seconde. On peut constater avec ces résultats, résumés par les deux illustrations tirées de l’article, que le désir sexuel est évoqué très rapidement puisqu’il entre dans une boucle de stimuli hormonaux eux-mêmes très rapides. A contrario, formuler que le cliché d’un couple évoque un amour romantique est plus complexe et plus abstrait car le processus de récompense au niveau du cerveau est alors plus aléatoire à atteindre. Les études relatives aux mécanismes de mise en place de l’amour, le coup de foudre par exemple, sont très limitées. Ce que l’on a pu prouver par le type d’étude relatée dans cet article est que l’échange de regards entre un homme et une femme, même très rapide, est suffisant comme élément déclenchant un coup de foudre et le début d’un amour romantique. Le regard que l’on porte sur l’autre est indubitablement analytique et effectue un classement en deux catégories de personnes dont les frontières ne sont pas clairement définies, car qui dit amour sous-entend sexe et la réciproque ne peut être exclue.

    Notre perception de l’autre semble donc en grande partie inconsciente et nous classons tout aussi inconsciemment dans les catégories amour éventuellement durable ou relation sexuelle fugitive et éphémère (un " quicky " comme disent les Australiens) les personnes que nous rencontrons fortuitement. L’amour est le résultat d’une chimie très sophistiquée que nous ne pouvons pas contrôler et le désir sexuel entre dans une catégorie du comportement sur laquelle nous avons encore moins d’emprise consciente. En définitive, nous sommes soumis à des processus complexes qui nous échappent totalement et qui sont initiés par la vision.

    Source : University of Chicago et DOI: 10.1177/0956797614539706. Article aimablement transmis par le Docteur Stephanie Cacioppo.

     

     

    La communication à l’intérieur du couple est prépondérante pour maintenir une intimité sexuelle

     

    Par Jacques Henry

    De plus en plus de couples déclarent n’avoir pratiquement plus de relations sexuelles ou seulement à de très rares occasions, quand ils ont bien picolé à l’issue d’une soirée entre amis. S’il existe de nombreuses raisons pour expliquer ce comportement, il est évident que la communication à l’intérieur du couple est prépondérante pour maintenir une intimité sexuelle. Et c’est cette communication " sur l’oreiller " qui est justement importante pour maintenir le désir sexuel dans un couple.

     

    Plusieurs études récentes classées dans le domaine gris de la " science postcoïtale " – comme c’est romantique ( ! ) – ont reconsidéré l’importance des conversations sur l’oreiller après un orgasme. On s’est rendu compte par exemple que les femmes qui avaient fait l’expérience d’un orgasme réussi étaient plus enclines à une communication relationnelle positive que les hommes, bien qu’ayant également atteint l’orgasme sexuel, ce qui est beaucoup plus aisé pour eux, et naturellement beaucoup plus que les femmes restées non satisfaites. De plus il est apparu que l’orgasme libère la communication relationnelle positive. Le Docteur Amanda Denes de l’Université du Connecticut, principal auteur d’une étude parue dans Communication Monograph n’emploie pas la langue de bois en déclarant : " la conversation sur l’oreiller après une relation sexuelle réussie joue un rôle primordial dans le maintien de l’intimité du couple ". Les médecins ont caractérisé la période suivant directement un rapport sexuel réussi comme étant un état mental altéré durant lequel les processus cognitifs sont profondément modifiés et favorisent la communication et la reconsidération des mécanismes de prise de décision et durant cette période particulière l’évaluation des risques et des bénéfices de se confier à son (sa) partenaire " sur l’oreiller " à ce moment précis est également altérée.

     

    Et pourquoi se trouve-t-on dans cet état second, tout simplement parce que notre cerveau est littéralement inondé d’oxytocine, l’hormone dite du plaisir mais aussi celle qui favorise la lactation et encore la construction de la relation intime mère-enfant. L’oxytocine a aussi un rôle prépondérant dans le comportement car elle inhibe l’agressivité et la perception du danger et donc aussi le développement de la peur. De plus l’oxytocine réduit la production du cortisol qui est l’un des éléments de déclenchement du stress. La conversation post-orgasmique sur l’oreiller est donc sous le contrôle de l’oxytocine et on n’y peut rien, on plane, on se confie, l’intimité du couple trouve là un moment privilégié pour s’affermir et se construire.

    L’étude conduite par le Docteur Denes a aussi considéré les effets de l’alcool sur les " conversations sur l’oreiller " car bien souvent les relations sexuelles sont également vécues sous l’emprise de l’alcool, des statistiques montrant qu’au moins 40% des relations sexuelles ont lieu après une consommation de boissons alcoolisées malgré le fait que l’alcool a tendance a diminuer les performances sexuelles conduisant à un orgasme réussi, au moins chez l’homme, selon une étude parue en 1993 et réalisée par B.C. Leigh et parue dans le Journal of Abnormal Psychology.

    L’étude récente a porté sur des interrogatoires strictement contrôlés de 253 personnes âgées de 18 à 45 ans, sexuellement actives et pour la plupart hétérosexuelles, à 7 exceptions près, réparties en 78% de femmes et 22% d’hommes. Toutes ces personnes ont déclaré avoir une activité sexuelle incluant pénétration vaginale, cunnilingus ou fellation et stimulations manuelles. Elles devaient rendre compte quotidiennement pendant deux semaines par internet à l’aide d’un questionnaire approprié dans les deux heures suivant leur rapport sexuel si elles avaient fait l’expérience d’un orgasme, si elles avaient consommé de l’alcool et enfin de décrire quelle avait été qualitativement leur conversation sur l’oreiller avec leur partenaire en tentant de classer l’intensité de cette conversation qui a ensuite été analysée à l’aide d’algorithmes statistiques. Les questions étaient du genre : " je ne voulais pas lui dire ce que je lui ai finalement dit " ou encore " j’ai dit à mon (ma) partenaire des choses que peu de personnes connaissent " ou enfin " après un orgasme je me confie plus facilement que dans la vie courante ". Ce genre de questionnaire est facile à intégrer car de toutes les façons on n’a plus vraiment le contrôle de nos comportements conscients quand nous sommes soumis à ces effets massifs de l’oxytocine sur l’ensemble du cerveau.

    Ce qui ressort de cette étude, certes entachée d’approximations puisque la majorité des sujets étudiés étaient des femmes hétérosexuelles qui vivaient au moins trois rapports sexuels réussis par semaine pour 57% d’entre elles, consommation d’alcool ou pas, est que la consommation d’alcool avant un rapport sexuel, que ce soit au sein d’un couple établi ou au cours d’une relation occasionnelle n’a que très peu d’incidence, selon cette étude, sur la libération de la parole, ou dit d’une autre manière, c’est le taux extravagant d’oxytocine qui éblouit ou obscurcit le cerveau, selon le côté où on se place, et une bonne partie de jambes en l’air libère la parole et l’ensemble de l’organisme pour son plus grand bien.

    Enfin, l’étude mentionne que les " conversations sur l’oreiller " après un bel orgasme partagé, ce qui reste malgré tout exceptionnel pour les couples non entrainés pour ce genre d’exercice, constituent une excellente thérapie pour l’équilibre du couple et les interactions physiologiques dont on ne mesure pas l’importance quand on se couche pour faire l’amour, la banalité de ce comportement étant souvent considérée comme une simple formalité alors que dans cet acte peut-être banal pour beaucoup d’entre nous, réside le secret de l’équilibre du couple, qu’on le veuille ou non, l’amour et faire l’amour n’étant finalement que le résultat de processus chimiques et hormonaux triviaux sur lesquels nous n’avons aucun pouvoir.

    Source : Communication Monograph

  • De la conscience

     

    La conscience demeure l’un des éléments les plus mystérieux de la psyché humaine.

    Par Emmanuel Brunet Bommert.

    La vie est un concept étrange, comment une notion si proche et si familière peut-elle, en même temps, s’avérer si incompréhensible ? La simplicité n’est pas amie de l’intellect, les choses simples sont toujours celles qui demeureront les plus difficiles à notre entendement. Aussi, pour ne pas s’embourber dans l’infinie digression auquel conduit inévitablement notre ignorance des choses les plus évidentes, nous déduisons ce qui apparait le plus manifeste, faute de le savoir.

    La conscience est, dans la catégorie des concepts, le plus méconnu. En plus d’être le plus dangereux qui puisse subsister en philosophie. Si l’on devait reprocher une seule et unique chose de l’objectivisme d’Ayn Rand, ce serait d’avoir voulu donner une définition à la conscience, de l’avoir réduite à une simplification. La conscience n’est pas seulement l’identification : l’on peut en être pourvue sans pouvoir nommer la moindre chose, même s’il est vrai qu’elle y conduira inévitablement.

    Elle s’acquiert, tardivement : l’enfant n’a pas de conscience et ne sait pas ce qu’elle signifie, le malheur voulant que l’on ne puisse l’expliquer à qui en est dépourvu. Le jeune enfant est un être pensant qui, s’il demeurait ainsi sa vie durant, pourrait être perçu comme un animal doué d’un très haut niveau d’intelligence. Mais il n’est pas pour autant conscient.Elle se fait telle une ouverture, que l’on se souvient tous avoir franchie, et qui apparait dans l’imaginaire collectif comme un passage métaphorique des " ténèbres " à la " clarté " ; littéralement du jour au lendemain, l’ensemble de la réalité qui nous entoure prend un sens nouveau. Ce seuil, nous le nommons " fin de l’innocence ", par tradition hébraïque.

    Le passage de la vie embryonnaire à l’âge adulte est semblable à une reproduction raccourcie et simplifiée de l’évolution du monde vivant, dans son ensemble. La conscience est, dans l’ordre des choses, la dernière que nous acquérons. Aussi l’on peut observer l’enfant et, en évaluant ce qui lui manque, faire l’ébauche de ce que nous avons de plus que lui. De tous les éléments qui nous différencient de nos jeunes, l’un d’eux est si spécifique et si éminemment simple qu’il ne saurait être important à nos yeux : c’est là notre erreur, la vie est faite de choses élémentaires. La conscience, c’est la capacité que nous avons à prendre du recul sur les choses, devenant par-là capables de transcender notre nature propre.

    Même une bactérie peut assimiler le concept de responsabilité : si elle fait une erreur, elle le paye immédiatement. Mais seul l’être conscient a suffisamment de recul pour étendre sa compréhension de la responsabilité à ses semblables, puis à l’ensemble de l’univers. Vue comme une malédiction, elle peut être un don : cette capacité à prendre du recul est indispensable à la déduction, à l’induction et à l’extrapolation. Sans elle, la moralité est impossible : seule peut exister la loi immuable de notre nature. La conscience est la clé de notre " libre arbitre " au sens qu’elle compose notre capacité à dépasser les principes qui forment nos personnes.

    Elle conduit à une grandeur immense, à des sommets inexplorés, à un univers de possibles. Pourtant, c’est une clé maudite, qui vient avec son prix : puisque nous pouvons transcender notre nature, nous sommes donc aussi capables de l’enfreindre. Seul l’être conscient peut se suicider et demeure ainsi la seule catégorie d’être qui soit capable de choisir de mourir. Il peut dépasser son instinct de survie, marchant désormais sans filet sur le fil du rasoir.

    L’enfant ne sait pas ce qu’est la mort[1], à de rares exceptions, mais comprend le danger et se préservera de la souffrance autant qu’il lui sera possible de le faire. Il peut éprouver de l’attachement, mais sans le recul nécessaire à la compréhension, l’impact de celui-là n’ira pas jusqu’à l’abnégation. Au même titre que l’on peut faire une copie d’un singe qui ressemble effectivement à un primate, l’on peut expliquer le concept de " recul " à un enfant.Mais seulement le lui instruire, non pas l’éduquer.

     

    La conscience permet d’atteindre l’identification avec plus d’impact que ce que n’importe quelle autre créature pourrait obtenir. Un chat sait ce qu’est une souris, il sait comment elle fonctionne, il sait qu’elle est vivante.Mais seul l’être conscient peut interpréter ce qu’est une souris par rapport à lui-même. Il ne fait pas seulement qu’identifier, il hiérarchise et détermine des relations entre les principes de la réalité : il comprend la différence non plus comme quelque chose qui n’est " pas comme lui ", mais comme quelque chose qui " n’est pas comme lui, parce que… "

    Le chat, qui se regarde dans un miroir, est convaincu que son reflet est un autre animal parce qu’il n’a pas assez de recul pour comprendre ce qu’il est. Un être capable d’une intelligence extrême en serait capable, non pas par recul, mais parce qu’il pourrait assimiler ses mouvements comme trop analogues pour qu’il s’agisse d’autre chose que sa propre personne.

    Un enfant pense de cette manière, pourtant, seul l’être conscient serait capable, en regardant ce même miroir, de découvrir un objet dissimulé dans son environnement direct : il sait qu’il s’agit d’un reflet, parce qu’il a assez de recul pour comprendre qu’il émane d’un objet. La conscience n’est pas l’identification, mais cette capacité que l’on de prendre du recul par notre esprit, de pouvoir ainsi analyser le monde au-delà de la perception directe que nous en avons.

    L’animal tue, il peut dévorer son congénère vivant : il n’est ni supérieur ni inférieur à nous autres en cela. La conscience ne nous rend ni meilleurs ni pires que le serpent qui dévore un poussin vivant. L’enfant humain peut tuer un chien et jouer dans son sang, en toute innocence : il n’est pas plus vil que le chaton qui arrache les pattes d’une souris. La nature, toute entière vit par-delà le bien et le mal. Mais la conscience modifie notre perception de la réalité, par des aspects grandioses : l’attachement devient amour et le respect devient empathie[2].

    L’on sait ce que la souffrance signifie pour nous, aussi l’on peut transférer cette compréhension à un autre être : nous comprenons qu’autrui peut faire souffrir, alors que l’animal pensant ignore si une autre créature que lui éprouve de la douleur. La peur devient terreur, car l’on sait désormais que le tourment peut être aussi illimité que nous pourrons le concevoir. Car si nous pouvons imaginer les tortures les plus abjectes à nos semblables, c’est qu’ils peuvent nous faire subir de telles exactions.

    Conscients de ce que nous sommes capables de faire, nous craignons autrui. Cela puisque nous saisissons qu’il est notre semblable. L’espèce consciente peut devenir sociale, naturellement, mais le demeurera plus difficilement que le loup ou le rat : nous craignons nos semblables avec plus de force. De même, nous serions prêts à tout pour la survie de ceux auxquels nous sommes attachés : seule la conscience autorise l’amour et peut conduire à une véritable abnégation. Aussi, il est seul à pouvoir donner une définition au mot " dévouement ".

    1.Il existe des exceptions, la vie tolère une grande " marge d’erreur " dans ses lois. Suffisamment étendues pour qu’un enfant de quelques années atteigne la conscience, là où tous les autres n’y parviendront qu’après une décennie. Ces anomalies, si elles sont assez régulières dans nos immenses populations, ne constituent pas pour autant la règle en la matière.

    2.Par cela, nous pouvons affirmer que l’Homme est le résultat d’un conflit intérieur entre sa nature d’être pensant et sa nature d’être conscient ; d’où vont alors émerger l’ensemble de nos dilemmes moraux les plus douloureux.