L'épidémie de qualificatifs stigmatisants se répand dans les médias. Manière discrète d'anathémiser les opinions dissidentes sans paraître sortir de la neutralité.
Ce sont des mots qui se glissent, l’air de rien, dans un article, un éditorial, ou le propos liminaire d’un reportage, auxquels on ne prête pas nécessairement une attention consciente. On ne les remarque pas forcément si l’on n’a pas pris l’habitude mentale de pratiquer l’analyse textuelle, mais ils n’en installent pas moins un climat et peut-être d’ailleurs d’une manière d’autant plus efficace qu’elle est subliminale. Des adjectifs, souvent, qui se donnent l’apparence de la précision: qualifier quelque chose ou quelqu’un, n’est-ce pas aider le lecteur ou l’auditeur à cerner davantage son contour? Des mots qui se glissent au milieu d’un discours qui se veut neutre ou objectif, mais qui n’ont pourtant rien d’innocent. Ils étaient autrefois l’exception, ils sont devenus la règle, une pratique systématique et écrasante: dans les médias, ceux qui n’ont pas la chance d’appartenir au camp du Bien se voient systématiquement étiqueter d’un commentaire dévalorisant, d’un adjectif stigmatisant, d’un label infamant et leur discours est toujours introduit par quelque tournure dépréciative.
Les exemples ne manquent pas. Avant qu’il se lance en politique, Éric Zemmour ne se voyait ainsi jamais qualifier de journaliste ou d’essayiste, mais, les bons jours, de “polémiste” et, les mauvais, de “polémiste maurrassien”. Lui et ceux qui comme lui bousculent le prêt-à-penser ne font pas des constats, ils “agitent des fantasmes”; ils ne sont jamais des lanceurs d’alerte, mais sont passés champions dans l’art de “surfer sur les peurs”.
D’autres ont des idées, eux ont seulement des “phobies” ou des “obsessions”; au premier rang desquelles la “théorie raciste et complotiste du grand remplacement”: dans les colonnes du Monde, l’expression revient avec un tel systématisme, sans que jamais l’ordre des adjectifs soit même modifié, qu’on imagine qu’un informaticien maison a dû inventer un raccourci clavier pour éviter aux journalistes d’avoir à la taper mot à mot…
Quand Marine Le Pen change de position, elle n’évolue pas, elle “se contredit”; mais lorsqu’elle ne varie pas, elle n’est pas conséquente, elle débite de “vieilles rengaines”.
Si on les embrigade, les mots peuvent devenir la pire des prisons mentales
Dans les colonnes du Monde ou de Libération, un catholique qui pousse la cohérence jusqu’à aller à la messe et à être en phase avec les positions du catéchisme de l’Église catholique n’est plus jamais qualifié comme un catho mais comme un “catho tradi”, n’eût-il même jamais mis les pieds à une messe en latin: s’il poussait le vice jusque-là, il basculerait alors dans la catégorie “intégriste”. Quant au label “extrême droite”, si quelqu’un avait eu l’heureuse idée d’en faire une marque déposée, il serait assurément aujourd’hui l’homme (ou la femme!) le plus riche du monde, tant il suffit pour s’en voir affublé d’être plus à droite que le rédacteur de l’article, danger auquel s’expose assez facilement celui qui sera mentionné par Libé, le Nouvel Obs ou l’Humanité…
Des mots qui remplacent l’information par une évaluation morale, pour discréditer par avance tout ce qui s’écarte de la pensée dominante
Ce sont des mots, donc, qui font mine d’informer, mais qui ne visent en réalité qu’à discréditer par avance les paroles (pardon, la “logorrhée”!) ou la pensée (oups, les “idées rances et nauséabondes”!) de ceux qu’il s’agit d’écarter du “cercle de la raison”, selon la pratique formule d’Alain Minc.
Des mots, comme l’écrivait Ingrid Riocreux dans son essai la Langue des médias (L’Artilleur, 2016), " qui veulent dire méchant ", des mots qui substituent à l’objectivité de l’information " l’évaluation morale " du jugement. Elle y montrait entre autres choses que ce “parler journalistique”, parfois inconscient tant il relève du psittacisme, a vocation à devenir aussi, par contagion, celui des citoyens et, s’ils n’y prennent garde, à modeler leur perception des choses.
Car c’est le but de toute novlangue: encadrer la pensée, introduire des automatismes qui empêchent de dire, et donc de penser, les choses autrement que ce que souhaite la pensée dominante. Les mots, s’ils sont l’outil précieux de notre liberté intellectuelle, peuvent devenir, si on les embrigade, la pire des prisons mentales.
Laurent Dandrieu